Les évolutions de la position du RN sur l’UE cachent mal la constance d’un objectif, qui est celui d’opposer à l’UE une alliance européenne des peuples et, de facto, de sortir de l’UE.
Le RN et l’Union Européenne

Les évolutions de la position du RN sur l’UE cachent mal la constance d’un objectif, qui est celui d’opposer à l’UE une alliance européenne des peuples et, de facto, de sortir de l’UE.
L’alliance européenne des peuples contre l’UE
Le RN a toujours opposé à l’Union Européenne une alliance des peuples, une Europe des patries ou une alliance des nations. La diversité des termes employés (nations, patries, peuples) est significative : le RN considère qu’un peuple (au sens ethnique ou « d’origine ») est au fondement de la patrie et de la nation, contrairement à la conception républicaine de celle-ci, qui repose sur une adhésion volontaire de citoyens, quelle que soit leur origine.
Le 18 septembre 2016, Marine Le Pen déclare lors d’un discours aux Estivales de Fréjus : « L’utopie d’un pouvoir mondial annonce la destruction de la diversité des nations et des peuples, c’est une déclaration de guerre contre la liberté politique, c’est-à-dire la condition humaine, et c’est la première menace pour la paix mondiale. (…) L’Histoire s’est remise en marche, l’insurrection des différences bat son plein, et le monde ne se réduit pas à son utilité, n’en déplaise à tous les marchands et à tous ceux qui veulent le réduire à un casino financier ! (…) Oui au multiculturalisme au niveau de la planète, non au multiculturalisme dans un seul pays. (…) Je proposerai aux Nations Unies de compléter et d’accomplir les droits de l’homme, qui sont les droits de l’individu, en ajoutant à la Déclaration universelle les dispositions qui assurent les droits des sociétés humaines. Droit à la sécurité environnementale, droit à l’intégrité de leurs institutions, de leurs lois, de leurs gouvernements, droit à décider de l’emploi de leurs ressources, droit de fixer les règles sociales et fiscales applicables sur leur territoire, droit à leur intégrité morale et culturelle. (…) Le moment est venu de remettre la France, libre, égale et souveraine , parmi les autres nations, elles-mêmes libres, égales et souveraines »[1].
Autrement dit, chacun chez soi, si les talibans en Afghanistan maltraitent les femmes et les obligent à se voiler, c’et leur culture et leur liberté. Le RN est un adepte du multiculturalisme (mais de l’uni-culturalisme dans un seul pays) et de l’ethno-différentialisme.
Le 24 février 2017, dans le cadre de la campagne des élections présidentielles, et plus précisément de la « 2ème conférence présidentielle », Marine Le Pen revêt les oripeaux du wokisme : « Le respect des réalités du monde, c’est voir le monde tel qu’il est dans sa diversité et ne pas voir le monde avec le prisme d’un occidentalo-centrisme qui n’est plus de mise. Les peuples ont une identité, ils ont une histoire, ils ont une culture, et ils poursuivent leurs intérêts nationaux, tels qu’ils les comprennent à un moment, dans une situation donnés. (…) Plus encore, une analyse mesurée de l’histoire démontre la constance de l’âme des peuples. (…) Ceux qui croient que la marchandisation du monde viendrait à bout des particularismes, dans le grand mouvement de nivellement culturel programmé, ignorent tout simplement l’âme des peuples. (…) La vision politique que je défends pour mon pays est celle de la persistance d’une nation uni-culturelle c’est-à-dire une nation unie par sa culture quelle que soit l’origine de ceux qui la composent. Ce droit à sa propre culture que je réclame pour la France, ce droit que je reconnais à tous les peuples me conduit à défendre une conception multiculturelle du monde, une reconnaissance de la diversité culturelle des hommes ». Et d’évoquer la « submersion de son territoire », autre façon de nommer le grand remplacement. Et de se démarquer du colonialisme : « Nous romprons avec la diplomatie moralisatrice qui procède d’une nostalgie coloniale qui ne nous habite pas ». « Le désarmement intellectuel et moral diffusé par des élites dénationalisées est notre pire ennemi ».
Le 3 mai 2018, lors de la Fête des Nations, Marine Le Pen enfonce le clou : « Notre Europe, ce n’est pas seulement un grand marché ou une zone administrative d’application de directives, c’est une histoire qui d’Athènes et de Rome s’est ouverte à ces territoires terrestres et scientifiques que nous avons découverts, c’est une géographie qui embrasse cinquante pays de l’Atlantique à l’Oural et plus de 700 millions d’habitants, mais c’est aussi, par voie de conséquence, un continent qui est le contraire de l’uniformité ; c’est le continent de la diversité, diversité des cultures, des langues, des lois, des coutumes, des arts de vivre »[2].
Marine Le Pen en tire les conséquences pour l’Europe, « L’Union européenne prétend en finir avec les Etats Nations. Elle se prétend en avance ; elle est au dehors, elle s’est mise en congé du monde, elle s’est arrêtée quelque part dans les années 1990. (…) Je me réjouis de la renaissance des peuples européens, contre l’Union, pour l’Europe ! (…) Pour que vive l’Europe, il faut en finir avec cette construction artificielle qui a pris pour nom ‘’l’Union européenne’’. Il faut en finir avec ce monstre bureaucratique tel qu’il est, pour en faire émerger et triompher de nouvelles relations de coopération et de co-construction entre Nations indépendantes. (…) Voilà pourquoi la première mission que je confierai au gouvernement de la France sera de remettre à plat les traités européens et d’engager résolument la France dans la construction d’une Europe des Nations libres ». Et, si jamais on n’avait pas bien compris :« la France doit prendre une initiative de sécurité commune avec les Etats-Unis et la Russie, dans un esprit de bonnes relations, de voisinage stratégique et de coopération franche. (…) La France doit œuvrer à arrimer la Russie au continent européen, parce que c’est dans l’ordre du monde, mais surtout parce qu’il y va de l’intérêt des pays d’Europe ». La fin de l’euro est présentée comme une fatalité[3] : « La Grande-Bretagne du Brexit nous donne l’exemple de la liberté politique. Face à l’effondrement désormais inévitable d’une Union européenne contestée de toute part, face à l’éclatement programmé de la zone euro par le départ prochain inévitable au moins de l’Italie, la France a les moyens d’anticiper et d’agir, elle n’est pas condamnée à subir. (…) La France doit redécouvrir le monde, la France doit renouer avec le seul véritable universalisme qui est celui du patriotisme, des singularités nationales, et de la liberté politique ». En 2023, lors du lancement de la campagne pour les élections européennes, Marine Le Pen lance une « déclaration des droits des peuples et des nations », qui doit servir de base à une proposition de loi constitutionnelle[4] Il y est affirmé que « le droit international, les règles édictées par les organisations internationales et les décisions des juridictions internationales ne peuvent, (…) ni contrevenir au principe de la légitimité des décisions des États acquises dans leur propre cadre constitutionnel, ni dénier aux États le droit de défendre leurs intérêts vitaux ».

Dans le programme du RN pour les européennes 2024, le RN préconise « une Alliance européenne des nations, une organisation de coopération au service des peuples, respectueuse de la démocratie et des souverainetés nationales ». Ce qui ne l’empêche pas de proclamer : «Nous voulons une réforme de l’UE de l’intérieur».
On retrouve cette approche de l’Europe dans le plan pour un « Great Reset » présenté en mars 2025 par le Mathias Corvinus Collegium (MCC), organisme d’influence de Viktor Orban et la Heritage Fundation américaine (cf. ci-dessous).
Les propositions du RN en politique étrangère ne sont pas des propositions opportunistes, variant en fonction des circonstances. Elles montrent au contraire une grande constance et reposent sur une conception organique et ethnoraciale de la nation.
| Les formations d’extrême droite sont divisés en 3 groupes au sein du Parlement européen Les partis et mouvements d’extrême droite européens n’ont jamais réussi à se mettre d’accord pour siéger dans le même groupe parlementaire, malgré plusieurs tentatives. Il est difficile de discerner des différences idéologiques entre es groupes. Mais l’attitude favorable à Moscou du Fidesz et du RN se heurte à l’hostilité viscérale d’autres mouvements, notamment le PiS polonais, à l’encontre de Poutine. En miroir, on peut déceler une attitude plus favorable à Trump du côté du groupe des Conservateurs et réformistes européens (CRE), où on retrouve le PiS et Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni. Le RN siège dans le groupe des Patriotes pour l’Europe, présidé par Jordan Bardella : avec 86 eurodéputés, il constitue la troisième force politique du Parlement. Avec 30 eurodéputés, le RN est la principale délégation du groupe. En deuxième position, on retrouve 11 élus hongrois, dont 10 du Fidesz, le parti de l’ex- Premier ministre Viktor Orbán, 9 eurodéputés tchèques, dont 7 issus du mouvement ANO. Le groupe comprend également 3 ex-Reconquête ! (dont Marion Maréchal).Le groupe des Conservateurs et réformistes européens (CRE), constitué en 2009, qui est la quatrième force du Parlement avec 79 eurodéputés issus de 18 Etats membres ; Fratelli d’Italia FDI, parti de Giorgia Meloni en constitue le noyau dur avec 24 élus, suivis par les ultraconservateurs polonais du parti Droit et justice (PiS) avec 20 élus. Viennent ensuite 6 Roumains issus de différents partis, les nationalistes flamands de l’Alliance néoflamande (N-VA), le Parti démocratique civique de la République tchèque, les Démocrates de Suède et les Lettons de « Pour la patrie et la liberté/LNNK » avec3 sièges chacun.Le groupe L’Europe des nations souveraines (ENS), qui compte 27 eurodéputés. Avec 15 eurodéputés, l’AfD est la composante la plus importante. Derrière, on retrouve deux formations avec 3 eurodéputés : les Polonais de la Confédération et les Bulgares de Renaissance. Le parti République slovaque compte 2 représentants. Les 4 autres délégations ne comptent qu’un représentant : le Mouvement Notre Parti hongrois, le parti tchèque Liberté et démocratie directe, l’Union du peuple et de la justice de Lituanie. La France est quant à elle représentée par Sarah Knafo, de Reconquête ! |
Le RN a-t-il changé de position sur l’Europe ?
Oui, si l’on considère qu’il a renoncé au Frexit et à la sorte de l’Euro, optant pour une « réforme » de l’UE « de l’intérieur ». Non, si l’on considère le contenu des transformations qu’il préconise, incomptables avec les fondements de la construction européenne.

En 2014, lors des élections européennes, le RN agite les slogans « Non à l’Europe, oui à la France ! » et « L’Europe fait mal ! ». Les élections présidentielles de 2017 voient une première évolution, Marine Le Pen abandonnant le Frexit, mais suggérant une sortie de la zone euro, tout en maintenant une référence à une monnaie commune, l’écu, dispositif manifestement irréaliste er fumeux. Lors du débat de l’entre 2 tours, la candidate se montrera ins capable de défendre sa position face à Emmanuel Macron.

AFP 2014
En 2022, le RN renonce à la sortie de la zone euro, au profit d’une transformation « de l’intérieur ». EN 2024, lors des élections européennes, le programme du RN s’intitule « La France revient, l’Europe revit ! ».

Si l’on se penche sur le contenu de cette transformation, on peut s’interroger sur la compatibilité avec les fondements de l’UE :
- Le RN entend inscrire dans la Constitution française le principe de la supériorité de la loi nationale sur les traités et engagements internationaux[5], cette disposition figurant dans le référendum sur l’immigration envisagé par le RN. Il entend également interdire aux citoyens et personnes morales d’invoquer les traités devant les tribunaux. Inutile de dire que cela revient à sortir la France de nombreux traités, de la Convention de Genève sur les réfugiés à la Convention européenne des droits de l’homme. Et que cette disposition est contraire aux traités européens.
- Dans le programme pour les européennes de 2024, le RN propose de transformer la Commission en un Secrétariat généraldu Conseil[6] sans pouvoir décisionnaire ni initiative législative, de garantir le droit de veto des États, d’instaurer une double frontière, française et européenne, de restreindre la libre-circulation de l’Espace Schengen aux seuls ressortissants des pays membres, de baisser de 30 à 40% la facture d’électricité en rétablissant un prix français de l’électricité, d’utoriser la priorité nationale[7] dans les marchés publics pour défendre nos emplois et l’environnement, de redonner aux États le pouvoir exclusif de proposer de nouvelles normes, de promouvoir au niveau européen la Déclaration des Droits des peuples et des nations[8], de rendre aux Français leur argent en baissant la facture européenne[9]…
- Le même programme cite Marine Le Pen : « Contre la volonté de Macron et de ses alliés de transformer l’Europe en un État centralisé européen, nous voulons que la France reste une grande nation : puissante, indépendante et souveraine. L’Europe ne doit pas se substituer aux États mais au contraire faciliter leurs coopérations pour développer ensemble des projets concrets. Conformément à la vision de l’Europe du Général de Gaulle, le RN veut créer une Alliance européenne des nations pour rendre aux peuples leur souveraineté ».
Le RN continue donc à préconiser une Alliance européenne des nations (avec la Russie ?) en lieu et place de l’UE. En outre, comment la France pourrait-elle rester dans l’UE avec de telles exigences ? De 2 choses l’une : soit les propositions du RN aboutissent à une sortie de l’UE (après un conflit avec les institutions de l’UE), soit ces propositions ne sont que du vent (et le RN sait qu’il ne pourra pas les mettre en œuvre).
En outre, la promesse du RN de réserver la priorité de l’emploi, des aides sociales et des logements sociaux aux seuls Français ne remettrait pas seulement en cause les grands principes du pacte républicain, elle est aussi incompatible avec les traités européens qui organisent la libre circulation des personnes et l’accès aux emplois dans tous les pays membres.
Jean-Louis Bourlanges, ancien député européen, est très clair : « C’est absurde, si vous affirmez la supériorité du droit national sur le droit européen, vous n’avez plus de droit européen ! Marine Le Pen a renoncé à une sortie officielle de l’Europe, mais son programme est tout simplement incompatible avec le maintien de la France dans l’Union ».
| Les détournements d’argent du RN au Parlement européen Si le RN est critique vis-à-vis de l’UE, cela ne l’empêche pas de bénéficier de ses financements, au prix de manœuvres frauduleuses. Comme on le sait, le RN est au cœur d’un vaste scandale financier impliquant des détournements de fonds publics européens. En mars 2025, Marine Le Pen et plusieurs cadres du parti ont été condamnés en première instance pour avoir mis en place, entre 2004 et 2016, un « système » de détournement de fonds publics. Ce système consistait à rémunérer des cadres du RN avec l’argent destiné aux assistants parlementaires européens, causant un préjudice économique aux dépens du Parlement européen, estimé à 4,5 millions d’euros. Le tribunal correctionnel de Paris a reconnu Marine Le Pen coupable d’être « au cœur » de ce dispositif, la condamnant à quatre ans de prison, dont deux ferme, et cinq ans d’inéligibilité avec application immédiate. Le RN, en tant que personne morale, a également été condamné, ainsi que 24 autres prévenus, dont des eurodéputés, des assistants parlementaires et le responsable des finances du mouvement à cette époque. Le procès en appel s’est tenu du 13 janvier au 12 février 2026, et la décision est attendue pour l’été 2026. Vraisemblablement Marine Le Pen ne pourra pas se présenter aux élections présidentielles, pour des raisons de calendrier, même si la Cour d’Appel renonce à l’exécution immédiate. En attendant, le Parlement européen a réclamé plus de 3,5 millions d’euros de dommages et intérêts au RN, somme que le mouvement a dû verser immédiatement. Moins connue est une autre affaire : le RN et ses alliés européens se trouvent impliqués dans un nouveau scandale. Le groupe parlementaire Identité et Démocratie (ID), dont le RN faisait partie entre 2019 et 2024, est accusé d’avoir « indûment dépensé » plus de 4,3 millions d’euros de crédits de fonctionnement du Parlement européen. Selon un rapport confidentiel révélé par Le Monde, ces dépenses irrégulières incluent des appels d’offres non conformes, des surfacturations et des dons à des associations, en violation des règles européennes. Le Parquet européen a ouvert une enquête en juillet 2025, confirmant les soupçons de détournements et de mise en place d’un système illégal pour financer des activités partisanes. Jordan Bardella, actuel président du RN, a dénoncé une « opération de harcèlement », mais les preuves s’accumulent, notamment des transferts de fonds vers des sociétés proches du parti. |
[1] Cité par Nicolas Lebourg et Olivier Schmitt, op. cit.
[2] https://rassemblementnational.fr/discours/fete-des-nations-discours-de-marine-le-pen
[3] Cette déclaration intervient au moment où le RN hésite quant à la sortie de l’euro ; lors du débat entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen entre les 2 tours de la présidentielle, cette dernière suggérera la mise en place d’une monnaie de référence, l’écu, par rapport auquel les monnaies nationales seraient indépendantes.
[4] Qui ne sera jamais déposée ; et, à notre connaissance, le RN ne cherchera pas à faire signer cette déclaration.
[5] Voir ici notre article sur les propositions du RN sur l’immigration.
[6] Proposition directement inspirée du Great Reset proposé par le MCC hongrois et l’Heritage Fundation américain (cf. ci-dessous).
[7] Pas européenne.
[8] Cf. ci-dessus.
[9] Alors que toutes les études montrent que la France est globalement bénéficiaire plus que contributrice.
Le présent article fait partie d’un dossier qui comprend 8 articles :
- Le RN et les Etats-Unis de Trump (1/8).
- L’extrême droite américaine et le RN (2/8).
- Le RN et la Russie de Poutine (3/8).
- Le RN et l’Union Européenne (4/8).
- Le RN et la Hongrie d’Orban (5/8)
- Meloni, une alliée encombrante ? (6/8).
- La supériorité du droit national sur le droit international (7/8).
- En concluant sur le renversement des alliances (8/8).
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