Par Francis Linart Un sondage récent ayant donné Mélenchon proche de Philippe au premier tour, et Philippe battu par Bardella au deuxième, il n’en a pas fallu plus pour que certains commentateurs accréditent l’hypothèse d’une campagne tournant autour de l’affrontement RN-LFI. Le 3 mai dernier, alors qu’il s’apprêtait à rendre officielle sa quatrième candidature à …
Mélenchon, un bon candidat contre le RN ?

Par Francis Linart
Un sondage récent ayant donné Mélenchon proche de Philippe au premier tour, et Philippe battu par Bardella au deuxième, il n’en a pas fallu plus pour que certains commentateurs accréditent l’hypothèse d’une campagne tournant autour de l’affrontement RN-LFI.
Le 3 mai dernier, alors qu’il s’apprêtait à rendre officielle sa quatrième candidature à l’Elysée, Jean Luc Mélenchon s’était déjà montré confiant sur son prétendu match contre le RN : « Je ne sais même pas s’ils seront au deuxième tour. Je pense que nous allons les battre à plate couture », a-t-il-déclaré, feignant être sûr de l’emporter au second tour sur Marine Le Pen ou Jordan Bardella.
Ce type de déclaration a une fonction bien précise : préempter la posture d’opposant principal au RN. Il est pourtant évident que les deux mouvements sont loin de s’opposer réellement, de se combattre politiquement. Demandez-vous, par exemple, quand vous avez reçu, pour la dernière fois, un tract de LFI contre l’extrême droite. Ou bien lisez, sur le site même de LFI, la récente « Lettre au peuple de France » et cherchez-y les références au RN et au combat des Insoumis contre l’extrême-droite.
Cet évitement de l’extrême droite, et du combat contre elle, n’est pas chose nouvelle. Dans l’introduction qu’il donne au programme de LFI « L’avenir en commun », Mélenchon ne cite jamais le RN.
Il y a une raison à cela. Elle est sous nos yeux, évidente, et tout le monde la connait : c’est l’électoralisme. Au terme d’un calcul électoral plutôt approximatif, Mélenchon s’est convaincu, pour reprendre les mots de Ruffin, que la « France des bourgs » n’était pas pour lui, et qu’il devait se concentrer sur la « France des tours ». Ce calcul a été élaboré à la fin des années 2010 et s’est cristallisé au début des années 20. Mélenchon lui a donné une forme personnelle très particulière dans la période récente.
Un vieux problème avec la France des bourgs
Pour comprendre cette réorientation stratégique, il faut remonter plus haut, aux débuts de la « présidentialisation » de JLM, c’est-à-dire du processus de formation de sa candidature présidentielle. En 2012, pour sa première candidature présidentielle – il représente alors le Front de gauche, qui additionne son propre parti, le Parti de Gauche, et le PCF – Mélenchon sort quatrième (11,1%) du premier tour, derrière Hollande (28,63%), Sarkozy (27,18%) et Marine Le Pen (17,90%). Il décide de se présenter aux législatives suivantes à Hénin Beaumont, circonscription tenue par les socialistes, mais convoitée par Marine Le Pen. Il veut alors « installer le match » entre la présidente du parti d’extrême droite et lui. Il le claironne : ce deuxième tour de l’élection présidentielle dont ils ont été tous les deux exclus, il va le rejouer localement. Ce positionnement de principal adversaire du RN apparait à Mélenchon un élément clé, fédérateur de sa propre candidature. Le résultat est édifiant. Selon Le Monde, JLM est « sèchement battu » par Le Pen ; d’ailleurs il ne figure même pas au deuxième tour. Le Pen obtient 42,26% des voix, et Mélenchon 21,46%, faisant même moins que le candidat socialiste Philippe Kemel (23,72%) qui sera finalement élu.
Cette candidature ratée aux législatives de 2012 peut être considérée comme emblématique des relations de Mélenchon avec Le Pen. Tonitruantes mais calamiteuses. Lui déclarera qu’il s’agit de la « pire campagne que j’ai vécue ». Elle dira qu’il a mené une campagne « bobo et brutale ». Mais ce n’est que beaucoup plus tard, grâce notamment au témoignage de François Ruffin dans son livre, « Itinéraire – Ma France en entier, pas à moitié » (2024) que le public surpris découvrira les difficultés de Mélenchon avec la France des bourgs. « Quand il me racontait Hénin, c’était à la limite du dégoût : “On ne comprenait rien à ce qu’ils disaient…”, “Ils transpiraient l’alcool dès le matin…”, “Ils sentaient mauvais…”, “Presque tous obèses…” ».
On remarque d’ailleurs, dans un interview contemporain donné à une télévision marocaine, un tropisme anti-France des bourgs qui ne va faire que se confirmer. Cette fois il ne puise pas aux sources des campagnes électorales mais dans les souvenirs personnels de Mélenchon.
En 2013, donc, il répond à une question posée par une radio de Rabat « Quelles sont vos origines ? ». Ayant rappelé son enfance à Tanger, il fait ce commentaire :
« Je ne supporte plus de vivre dans un endroit où les gens ne sont pas mélangés…Je ne peux pas survivre quand il n’y a que des blonds aux yeux bleus. C’est au-delà de mes forces. ».
Puis il décrit l’arrivée en France : « Ça a été l’horreur parce qu’on avait idéalisé la France. On a découvert un coin perdu de la Normandie, le pays de Caux, où les gens n’avaient jamais vu personne, où, hélas pour eux, les malheureux souffraient d’un alcoolisme épouvantable. Jamais de ma vie, je n’avais vu quelqu’un ivre dans la rue. Vous imaginez, au Maroc, ça n’existe pas, ça. Donc nous étions consternés. La France des campagnes était extrêmement arriérée par rapport au Maroc des villes. Casablanca était une ville plus moderne que Clermont Ferrand. »
Bref Mélenchon rencontrait avec les Artésiens les mêmes difficultés qu’avec les Cauchois.
En tout état de cause, en 2012-2013, on entre dans la période où il devient difficile de contrer le FN, qui réussit sa dé-diabolisation, est en train de remporter la bataille culturelle et va se transformer en RN, trois ans plus tard.
Cependant, ce qui est parfaitement clair, et certainement pas à l’honneur de Mélenchon, c’est que, chez lui, la difficulté à contrer le RN semble fusionner avec une incapacité à s’adresser à la plus grande partie de la France populaire. On en est encore là, plus que jamais.
Dans les années 2010, Mélenchon poursuit une trajectoire d’homme de gauche assez classique, en dépit de mauvaises lectures comme Carl Schmitt, le juriste nazi. Il s’installe au chaud dans le Parlement européen de 2009 à 2017, aussi éloigné des tours que des bourgs.
En 2010, il critique la décision du NPA de présenter une femme voilée aux élections régionales. A l’époque, il considère le port du voile comme un « traitement dégradant » et une « provocation contre la République ». Le 7 janvier 2015, après l’attentat à Charlie Hebdo, il déclare : « C’est une erreur totale de confondre racisme et islamophobie et on a le droit et même le devoir pour certains de faire la critique impitoyable des religions ». Il avait été l’ami de Charb, dont il avait prononcé l’hommage funèbre en quelques paroles mâles et définitives, reprenant à son compte les idées de Charb sur l’islamophobie. Il renouvelle cette position en novembre 2015, après les attentats djihadistes à Paris.
La stratégie des 600 000 voix
Le tournant a lieu en 2017. La France Insoumise a été créée l’année précédente. Aux élections présidentielles, Mélenchon finit quatrième du premier tour, avec 19,58% des suffrages exprimés, derrière Macron (24,01%), Marine Le Pen, qui accède au deuxième tour avec 21,30%, et Fillon (20,01%). Mélenchon ne figure pas au deuxième tour, mais il tord des résultats serrés pour prétendre qu’il y est presque. Il n’affronte pas Marine Le Pen mais il soutient que sa victoire aurait été acquise dans un tel cas de figure. Il est quatrième, mais s’il avait été deuxième, il aurait fini premier… Ce sont des arguments du même type que l’on ressort aujourd’hui, dix ans après.
Mélenchon et la direction de La France Insoumise s’imaginent donc que la question électorale est devenue pour eux : comment rattraper ces quelques points (1,72%) qui permettraient au présidentiable Mélenchon, dont la campagne a été jugée remarquable, de dépasser Le Pen et de figurer au deuxième tour ?
La réponse va venir d’un conseiller de Mélenchon, bientôt élu député de Saint Denis, Éric Coquerel. Au lendemain des élections, les responsables du mouvement se répandent sur le thème des 600 000 voix. Mélenchon met lui-même l’accent sur ces 600 000 voix ou les 1,7% qui lui ont manqué, si peu, presque rien, pour battre Le Pen. La communication de LFI sur ces 600 000 voix cherche ainsi à assoir la stature toute théorique de Mélenchon comme principal opposant à l’extrême-droite. Mais Coquerel va produire sa propre interprétation, une sorte de petite fable électorale qu’on pourrait appeler « la stratégie des 600 000 voix ».
Le 26 août 2017, il résume ainsi son analyse : « Les 600 000 voix qui ont manqué à Jean Luc Mélenchon pour gagner les présidentielles sont dans les quartiers populaires ». La première partie de la phrase est ahurissante et relève du lapsus : les 600 000 voix auraient pu permettre à JLM de dépasser Le Pen, mais certainement pas de battre Macron au deuxième tour. En effet l’élection de 2017 a vu un effondrement spectaculaire de la gauche en général : elle est passée de près de 19 M de voix en 2012 à 10 M en 2017. Autrement dit, la LFI a progressé aux dépens des autres partis de gauche qui se sont effondrés. Jean Luc Mélenchon n’a jamais été en position de battre Macron, ni de gagner les présidentielles.
Mais le plus important est la suite : ces 600 000 voix pourraient, d’après Coquerel, être trouvées dans les « quartiers populaires », c’est-à-dire, dans le jargon de LFI, chez les électeurs enfants ou petits-enfants d’immigrés.
Une politique identitaire pour les quartiers
La politique des 600 000 voix a un contenu concret : l’abandon de la laïcité, la campagne contre l’«islamophobie », le refus de lutter contre l’antisémitisme puis l’antisémitisme lui-même, le soutien au groupe djihadiste totalitaire du Hamas, la transformation de la question palestinienne en question de politique intérieure.
« Islamophobie » : en 2010 et 2015, Mélenchon défendait le si mal nommé « droit à l’islamophobie », c’est-à-dire la liberté de critiquer une religion. En 2019, changement de ton : après l’attaque contre la mosquée de Bayonne, Mélenchon et la LFI se rallient à une manifestation contre « l’islamophobie » menée par les islamistes et les décoloniaux. La même année, Henri Pena-Ruiz, spécialiste reconnu de la laïcité et partisan de la laïcité « à la française » est mis en difficultés au sein de LFI et doit quitter le mouvement. En 2023, Mélenchon déplore l’interdiction du port de l’abaya à l’école et qualifie cette mesure de nouvelle guerre de religions. Finalement, à Marseille, le 23 mai 2024, il inverse complètement sa position initiale telle que Charb l’avait formulée et assimile la critique de l’islam à l’islamophobie et au racisme, la qualifiant de « bêtise et folie incarnées ».
Djihadisme et islamisme : d’abord LFI et Mélenchon se sont contentés de nier le phénomène du djihadisme et de l’islamisme. En 2012, en pleine campagne présidentielle, il ne voulait pas entendre parler des meurtres de Merah. Le Journal du Dimanche (avant Bolloré !) témoigne : « Quelques minutes plus tôt …. il a eu ce commentaire autrement plus explicite : « On s’est tapé du halal pendant un mois, j’espère qu’on ne va pas parler de ce timbré pendant encore un mois. » » En 2021, il adopte la vision complotiste : « Vous verrez que dans la dernière semaine de la campagne présidentielle, nous aurons un grave incident ou un meurtre. Ça a été Merah en 2012, l’attentat la dernière semaine sur les Champs Elysées [en 2017] (…) Tout ça, c’est écrit d’avance. »
Le 7 octobre 2023 (raid terroriste du Hamas contre Israël et pogrom anti – sémite), les dirigeants de LFI reprennent les commentaires islamistes. La plupart se refusent à qualifier le Hamas de groupe terroriste ; ils présentent comme patriote ce groupe islamiste et djihadiste, lié à l’Iran. Certains lui ont décerné le titre de « mouvement de résistance » et continuent de le faire. Ils ont bien sûr dénoncé les horreurs du raid, mais le plus souvent en les équilibrant par celles de l’occupation israélienne. Pour la plupart, ils se refusent à les qualifier d’antisémites. En 2024, la LFI se lance dans une campagne de soutien aux Palestiniens. Et certes il y a bien des raisons de soutenir les Palestiniens, sans les confondre avec le Hamas : sur un plan humanitaire, face aux crimes de guerre du gouvernement Netanyahou, et, d’autre part, dans leur droit d’avoir un état. Mais dans sa campagne pour les Palestiniens, la LFI n’a jamais cherché à se démarquer des courants islamistes qui réclament l’élimination totale d’Israël et du peuple israëlien.
Antisémitisme : Pendant cette période, les actes antisémites ont explosé en France, passant de 436 en 2022 à 1676 en 2023. L’antisémitisme s’est déchainé après l’attaque du Hamas, et le début de la riposte israélienne. Autrement dit cet antisémitisme est un effet de la proximité de certains musulmans avec les positions islamistes du Hamas et de ses soutiens qui pratiquent l’antisémitisme sous couvert d’antisionisme.
La stratégie des 600 000 voix a des effets de vérité. Une grande partie, la majorité peut-être, des électeurs et militants de LFI ne sont pas antisémites. Mais le courant antisémite y est puissant, confondant juifs et israëliens, antisionisme et destruction de l’état d’Israël, et faisant la promotion du communautarisme et de l’islamisme. Le rôle de Mélenchon, qui aurait pu être l’arbitre des différentes tendances était donc crucial. Or le 2 juin 2024, sur son blog personnel, Mélenchon exonère les manifestations pro-palestiniennes de tout antisémitisme en ces termes : « Car contrairement à ce que dit la propagande de l’officialité, l’antisémitisme reste résiduel en France. » On découvre ensuite que sa propre relation avec les juifs est problématique, et en particulier, sa manie de faire des petites blagues, qui n’a que peu à voir avec l’antisémitisme des milieux musulmans, et beaucoup avec celui d’une certaine petite bourgeoisie française.
Un autre aspect de cette réorientation est l’évolution des relations entre LFI et les groupuscules « indigénistes ». En 2017, Jean-Luc Mélenchon avait « confirmé » être « en totale opposition avec le PIR (Parti des indigènes de la République) depuis son origine » : « Je ne crois pas que l’action de cette organisation et de sa principale porte-parole participe à la lutte contre le racisme et pour l’égalité entre les êtres humains », écrit-il publiquement à Mario Stasi, président de la Licra (Ligue internationale de lutte contre le racisme et l’antisémitisme). Il a quelque peu infirmé sa confirmation par la suite puisque Houria Bouteldja, l’animatrice du Parti des Indigènes de la République, l’a qualifié en novembre 21 de « butin de guerre » des Indigénistes.
Questions sur la politique des quartiers
Quel est le bilan de cette réorientation vers les quartiers, que Ruffin appelle la « politique des tours », et qui va bientôt devenir le cœur de la politique de la « France Nouvelle » ?
Quantitativement, les résultats sont équivoques.
La réorientation vers les « quartiers » porte ses fruits, au moins en apparence. D’après La Croix, selon un sondage Ifop, 62% des Français musulmans qui se sont déplacés aux urnes pour les élections européennes de 2024 ont voté pour La France insoumise. Lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2022, ils auraient été 69 % à choisir Jean-Luc Mélenchon. L’abstention aux européennes s’élèverait cependant à 59 % dans l’électorat musulman, soit 10 % de plus que parmi l’ensemble des inscrits. Ces évaluations doivent être maniées avec prudence.
L’objectif des 600 000 voix supplémentaires, calculé par Coquerel, a bien été atteint. En 2017, Mélenchon obtenait 7 059 951 voix ; il en obtient 7 712 520 en 2022, soit 652 569 de plus. Mission accomplie. Cependant Marine Le Pen progresse aussi, certes moins que Mélenchon, mais elle gagne tout de même 455 337 voix avec un total de 8 133 828 voix. C’est donc le nouvel objectif proclamé : aller gagner dans les quartiers ces 400 000 voix qui manqueraient à LFI. Mais c’est un pur bluff électoral, car le RN a du supporter la forte déperdition d’une partie des voix de Zemmour (2 485 226, soit 7%). A partir de 2022, et notamment pendant l’épisode de la dissolution en 2024, LFI développe une fiction électorale selon laquelle elle serait aux portes du pouvoir. Le RN progresse, peu ou prou, à toutes les élections.
Qualitativement les résultats sont bien différents : l’apparence d’un succès, même forcée, a eu un prix politique élevé.
Nous mettons l’accent ici sur les points qui constituent un tournant dans la lutte contre l’extrême droite.
Le premier c’est évidemment que LFI a tout simplement abandonné le terrain de la France populaire délaissée, et des autres catégories qui votent habituellement à gauche, pour se concentrer sur les « quartiers ».
Cet abandon est systématisé et encouragé par Mélenchon lui-même.
Le 7 juin 2024, La France Insoumise appelle à manifester contre le « coup de force » d’Emmanuel Macron qui refuse d’appeler Lucie Castets et nomme Barnier Premier ministre. Mélenchon qui vient de promettre le gouvernement au peuple de gauche, se projette alors dans « une bataille de longue durée ». Pendant la manifestation, les caméras de Quotidien saisissent un échange entre Mélenchon et une militante sur la stratégie électorale, « C’est mobiliser la jeunesse et les quartiers populaires. Tout le reste, laissez tomber. » (a)
Insensiblement la formule « les quartiers populaires » en vient à désigner exclusivement les électeurs enfants ou petits-enfants d’immigrés. Puis LFI développe une connivence avec les thèses islamistes et indigénistes. L’unité des quartiers populaires est supposée se réaliser autour de la politique identitaire et communautariste, notamment dans le soutien au Hamas. Comme s’il fallait renchérir avec une nouvelle différenciation politique, les électeurs musulmans, y compris ceux qui ne votent pas pour LFI, vont se trouver confondus et assignés au vote LFI : ils deviennent des « racisés ». Les juifs, déjà victimes d’un antisémitisme en plein essor dans les « quartiers », doivent affronter le cauchemar de la renaissance d’un antisémitisme de gauche et d’extrême-gauche. Le peuple des bourgs, des régions désindustrialisées, des périphéries, de partout, qui s’est quelque peu exprimé à travers les gilets jaunes, voit bien qu’il est sorti des préoccupations de LFI.
Simultanément LFI abandonne la lutte contre l’extrême droite. Pour se faire passer pour le parti pro-musulmans afin de devenir celui des musulmans qui votent, inutile de développer des argumentaires anti – RN. D’ailleurs les Français musulmans savent que le RN ne les aime pas ; et ils n’aiment pas eux-mêmes le RN ; ils ont besoin de solidarité face au racisme, pas d’explications. LFI considère que la stratégie des 600 000 voix est anti-RN par nature : en réalité, le mouvement se considère comme dispensé de lutter contre l’extrême droite. On constate cet abandon de la lutte contre l’extrême – droite dans l’impréparation des militants de LFI au débat d’idées avec des partisans du RN ou des personnes influencées par lui, et dans leur inculture historique de ce combat. Finalement le mouvement délègue l’antifascisme aux nouveaux anti-fas.
En tout cas, ce qui est certain, c’est que le RN tire tous les bénéfices possibles de la nouvelle orientation. Non seulement il n’a plus à subir les critiques de LFI qui se désintéresse de la lutte contre l’extrême-droite, mais toute la France populaire délaissée est pour ainsi dire mise à sa disposition politique. Ce que comprend parfaitement bien Marine Le Pen quand elle oppose son « Ni droite, ni gauche » à l’union des droites.
Le pire, c’est que la dé-diabolisation du RN va croiser la réorientation vers les 600 000 voix. Malheureusement pour Mélenchon – il aurait bien fait ici de rester fidèle à Carl Schmitt – la politique est conflit, elle est opposition. LFI peut quitter le terrain et retourner au vestiaire, elle ne peut pas contraindre l’extrême droite à faire de même. Et tous les jours, le RN trouve à alimenter ses critiques avec des exemples de haine de la France ou du « peuple des bourgs » et d’ailleurs, émanant de la France Insoumise et en particulier de Mélenchon.
C’est ainsi qu’alors que Marine Le Pen parvient à convaincre de la sincérité de son refus de l’antisémitisme, Jean Luc Mélenchon fournit des preuves symétriques de l’authenticité de son propre antisémitisme. Cette sinistre inversion des rôles est bien dans l’air du temps.
A la différence de JLM et de plusieurs autres responsables politiques, MLP ne pratique pas une stratégie électorale de strict marketing. Certes elle défend ses positions aux extrêmes de la droite contre les scissionnistes et les imitateurs. Mais elle n’hésite pas à s’adresser aux électeurs du camp adverse ayant voté auparavant pour les socialistes et les communistes. Et son populisme est le mieux adapté pour certaines catégories d’abstentionnistes.
Insensiblement, le RN devient un « catch-all party », un parti attrape-tout, et même le seul parti de ce type dans le paysage politique français.
Finalement il y a bien un hic dans la stratégie des 600 000 voix : gagner toutes ces voix dans les quartiers constitue un succès pour autant qu’elles ne soient pas compensées par autant ou plus de voix perdues ailleurs. A sa façon, Bompard l’a bien vu : il faut que le troisième bloc (populaire) et le quatrième bloc (abstentionniste) s’additionnent et non pas qu’une voix gagnée dans le quatrième bloc soit gagée par une voix perdue dans le troisième (a).
Mélenchon et les antifas
Le 14 février 2026, Quentin Deranque, un jeune militant d’extrême-droite, est tué lors d’une rixe avec des membres du groupe antifas La Jeune Garde. La police remonte rapidement jusqu’à l’entourage de Raphaël Arnaut, fondateur et animateur de La Jeune Garde, élu député de la France Insoumise à Avignon, en 2024. Jean Luc Mélenchon se refuse à prendre toute distance avec La Jeune Garde.
L’auto-défense anti-fasciste est une politique qui se justifie largement par la violence de groupes extrémistes qui s’inscrivent dans la continuité de l’Action française, d’Occident et du GUD. Mais l’alliance conclue par JLM lui-même avec Raphaël Arnaut et La Jeune Garde a une tout autre signification politique. Elle place l’activité contre l’extrême-droite de LFI sous le signe du gauchisme, aux antipodes d’une stratégie de large unité anti-fasciste, telle que le vrai Front populaire ou la Résistance ont pu l’illustrer. Or c’est précisément la question que pose la résistance à l’extrême-droite : quel front uni démocratique reconstruire, et comment, après l’effondrement du front républicain des partis ?
Ce gauchisme verbal de Mélenchon est tout de suite exploité par Le RN. Bardella s’offre le luxe de renvoyer dos-à-dos les « ultras de droite » et les « ultras de gauche ». On entend des partisans de l’union des droites, c’est-à-dire de la droite et de l’extrême-droite, préconiser un « front républicain contre LFI ». L’épisode est ainsi exploité, non seulement contre LFI, mais contre toute la gauche. LFI ne se saisit même pas de l’événement pour reposer à nouveaux frais la question de son « opposition » au RN et à l’extrême droite.
La Nouvelle France de LFI
La « Nouvelle France » est un nouveau pataquès, assez proche de celui de la politique des « quartiers populaires », dont elle est, en quelque sorte le soubassement ou le prolongement doctrinal.
La « Nouvelle France » est d’abord, en effet, l’analyse de la France actuelle produite par JLM, Clémence Guetté, Hadrien Clouet, et quelques autres têtes pensantes de l’Institut La Boétie, l’organe de réflexion de LFI. Cette analyse prend le relais des célèbres « analyses de classe » ou « de luttes des classes » que les partis marxistes léninistes étaient supposés mener dans leurs pays respectifs pour se doter d’une théorie révolutionnaire appliquée. L’analyse socio-économique a été remplacée par une approche démographique et anthropologique – on ne peut plus hasardeuse – mais le résultat est le même : il y a des tendances inéluctables et c’est en s’appuyant sur ces tendances démographiques qu’un changement politique est concevable. Le déterminisme est encore plus grossier et plus fictif qu’avant, à l’époque des « forces productives » ; mais il est toujours là, comme un gage de succès.
Où est le pataquès ? Il est là où nous avons déjà appris à le trouver, entre les propositions collectives de LFI, qui par elles-mêmes posent un certain type de difficultés, et l’interprétation individuelle de Mélenchon, le plus souvent excessive et parfois délirante.
La « Nouvelle France » version collective, c’est d’abord une liste de caractéristiques nouvelles, de mutations de la société française depuis 1958. A ces mutations correspondent un ensemble de groupes sociaux émergents et de mouvements : femmes, migrants, jeunes, salariés précaires. Comme le dit, non sans cuistrerie, l’article publié sur le blog de Mélenchon, il y a une « Nouvelle France en soi » (comprendre : les mutations démographiques identifiées par LFI) et une « Nouvelle France pour soi » (les groupes et mouvements sociaux qui ont la faveur de LFI).
Cette théorie de LFI se heurte à trois grandes difficultés et aucune n’est résolue. La première tient à ce que certaines mutations, réelles et même importantes, et qui doivent être reconnues voire traitées, peuvent ne correspondre à aucun acteur politique immédiat. Par exemple, l’importance de la « migration intérieure » (56% des jeunes quittent leur département de naissance) ne signifie pas qu’il y aurait là un nouveau sujet politique, qu’il faudrait par exemple soutenir l’« immigré intérieur » contre le sédentaire. Sauf évidemment à idéologiser le problème, Marine Le Pen prenant parti pour les sédentaires et Mélenchon pour les nomades : c’est bien ce qu’il se passe jusqu’à l’absurde. Deuxième difficulté : les mutations peuvent être des phénomènes négatifs qui nécessitent éventuellement de défendre les individus ou les groupes qui en sont les vecteurs, mais sans délaisser pour autant ceux qui arrivent à s’en préserver. C’est le cas avec l’exemple de l’uberisation du travail, cité par LFI. Dernier point : la « Nouvelle France », d’un point de vue politique, ne peut être considérée comme la simple somme des mutations sociales diverses et même disparates, ni la seule addition des groupes concernés. Elle ne devrait être rien d’autre que la France réelle, dans son ensemble, telle qu’elle intègre ou non ces mutations. C’est toute la question de l’immigration : il ne suffit pas de défendre les immigrés, ce que veut faire LFI, il faut aussi proposer quelque chose sur leur place dans le pays et la société.
Je considère que le tableau de la Nouvelle France produit par le collectif de la France Insoumise est superficiel et peu convaincant. Ce n’est pas vraiment un exemple probant du « matérialisme historique marxiste » (!) dont LFI se réclame. Pour autant il n’est pas scandaleux et présente au moins une tentative de réponse au discours du RN sur l’identité française. Il en va tout autrement avec l’interprétation très personnelle que Jean Luc Mélenchon en donne.
La Nouvelle France de Mélenchon et le grand remplacement
Le 22 janvier, dans un meeting normalement prévu pour soutenir Piquemal, candidat insoumis aux élections municipales à Toulouse, Mélenchon prend la parole :
« Nous avons besoin d’élections municipales qui puissent être une démonstration du niveau de conscience politique du peuple français dans sa diversité, de la capacité de nos listes à incarner la nouvelle France, celle du Grand Remplacement, celle de la génération qui remplace l’autre parce que c’est comme ça depuis la nuit des temps. »
On imagine la surprise des Toulousains de LFI lorsqu’ils voient le thème de la Nouvelle France rapproché de celui du « grand remplacement » donné comme équivalent de la créolisation.
En dépit des dénégations de certains dirigeants de LFI, il va se confirmer que le grand remplacement de Mélenchon et celui de Renaud Camus se ressemblent comme deux gouttes d’eau. Visiblement, chez Mélenchon, le sujet « immigration » ne se contente pas de porter le masque de la « génération », il est, clairement, l’autre nom d’un peuple ethnique, ce qu’à l’extrême-droite on appelle une race.
Chez Jean Luc Mélenchon, le matérialisme démographique a remplacé le matérialisme socio-économique, et le peuple racisé la classe ouvrière. L’histoire n’était que l’histoire de la lutte des classes ; elle est devenue l’histoire des luttes entre générations, entre peuples ethniques.
Dans son deuxième discours à Toulouse, devant des étudiants, il insista sur ce point :
« C’est le même peuple qui tourne en rond » (Parlant des Méditerranéens). « Tournez les batteries de la France d’une autre manière. Les francophones sont de l’autre côté de la Méditerranée. » « Il faut refonder la France pour que ce nouveau peuple, que cette nouvelle France s’empare de la France elle-même, parce que nous sommes un peuple universaliste. Pas Occidentaux. Nous ne sommes pas Occidentaux. Ça n’existe pas l’Occident. C’est un concept politique dans la main de l’impérialisme américain. Nous les Français nous sommes universalistes. Il n’y a pas de peuple européen. »
« Il faut que la nouvelle France s’empare de la France elle-même ». !!!
Et, dans ce que j’ai appelé ailleurs « un délire d’hostilité digne de Carl Schmitt » (b), Mélenchon entonne le chant de victoire de la Nouvelle France et du remplacement de la « France inachevée ».
A Aubervilliers :
« Ce pays est à nous. Nous sommes la Nouvelle France. » « Nous sommes tous des immigrés à part quelques-uns qui n’ont pas bougé de leur coin. C’est leur affaire. Mais souffrez, Mesdames et Messieurs, que nous n’ayons pas honte d’avoir fait notre vie comme nous l’avons faite, d’y avoir réussi, d’y avoir parfois fondé une belle famille. » « On est content de nos gosses. On est tous beaux. Vous avez perdu… »
Mélenchon adore broder sur le thème « Vous avez perdu ».
Ainsi, dans un colloque fin janvier 2026 « La Nouvelle Donne Internationale » :
« Le Grand Remplacement a lieu à chaque nouvelle génération et c’est bien dommage qu’ils ne veuillent pas mourir mais tout le monde y est condamné. » « La probabilité que la génération suivante soit très créole et très mélangée est tellement grande qu’on peut dire qu’ils ont perdu la partie. Et je le dis à tous ceux qui vivent dans l’angoisse du grand remplacement : vous avez perdu. »
Le Grand Remplacement, dans l’interprétation mélenchonnienne, est le principe actif de la « Nouvelle France ».
On sait aussi que Mélenchon se définit lui-même comme un « Maghrébin européen. » En réalité, il est Pied-noir. C’est une vieille affaire, le phantasme d’un septuagénaire égotiste, un malaise identitaire, comme tant de gens en ont vécu et qu’il aurait pu soigner, mais qu’il a préféré entretenir et qui vire aujourd’hui au narcissisme tardif, très tardif…
« VOUS AVEZ PERDU ! ». Les victimes de la théorie mélenchonienne sont assez éclectiques, mais ils sont nombreux: les malheureux habitants du pays de Caux, et ceux de l’Artois-Picardie, Les Juifs, les blonds aux yeux bleus, les tout-blancs -tout- moches, les jeunes qui restent dans leur coin, les deux Français sur trois qui n’ont pas de grand-parent étranger, les immigrés non méditerranéens qui s’obstinent à se croire Européens ou Occidentaux, et une assez large zone grise qui n’est jamais mentionnée comme élément de la Nouvelle France, tous des perdants du grand remplacement selon Mélenchon.
Le Pen ou Bardella n’ont qu’à se pencher pour ramasser leurs voix !
NOTES
- Tous, y compris au sein de la direction du mouvement, et parmi les plus fidèles, ne comprennent pas ou feignent de ne pas comprendre le nouveau cours. Manuel Bompard, dont les idées se laissent résumer plus facilement que celles de JLM, qualifie de « quatrième bloc », la « stratégie gagnante de LFI ». Il y aurait donc quatre blocs : le bloc d’extrême-droite, le bloc « libéral » (macroniens et droite traditionnelle), le bloc populaire réunissant les électeurs du Nouveau Front Populaire, et le 4ème bloc, des abstentionnistes, plus nombreux dans les zones et les catégories sociales proches du bloc populaire. CQFD : il faut donc rapprocher le troisième et le quatrième bloc. Manuel Bompard ne mesure pas à quel point il s’éloigne ainsi des idées de JLM.
- https://lesobscurs.com/2026/02/16/vous-avez-perdu-le-grand-remplacement-selon-melenchon/
SOURCES
.@ericcoquerel "les 600 000 voix qui ont manqué à @JLMelenchon pour gagner les presidentielles sont dans les quartiers populaires"
— Eric Coquerel (@ericcoquerel) August 26, 2017
https://blogs.mediapart.fr/jean-yves-pranchere/blog/030126/carl-schmitt-maitre-de-lepoque
Subscribe to Our Newsletter
Keep in touch with our news & offers








