La proposition de loi constitutionnelle du RN sur l’immigration – Une conception non républicaine de la Nation et de l’Etat (2/3)

Le projet de loi constitutionnelle montre que le RN rompt avec la conception républicaine de la Nation et de l’Etat

La conception républicaine du peuple, de la nation et de l’Etat

Il est important de revenir sur la conception républicaine du peuple, de la nation et de l’Etat, afin de bien montrer à quel point la position du RN en est éloignée.

Le peuple

La notion de peuple est très vague, comme le signale la définition du Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNTRL) : « Ensemble des humains vivant en société sur un territoire déterminé et qui, ayant parfois une communauté d’origine, présentent une homogénéité relative de civilisation et sont liés par un certain nombre de coutumes et d’institutions communes. (…) La notion de peuple est très vague et peut correspondre à une ethnie ou rassembler plusieurs ethnies »[1].

La question la plus importante réside dans le lien que l’on établit entre peuple et nation. L’extrême droite considère en général que le peuple -défini comme une communauté ethnique – est au fondement de la nation et de l’Etat. Soit une conception ethnique de la nation et de l’Etat, conception qui, dans sa forme la plus extrême, donne le slogan nazi : « ein Volk, ein Reich, ein Fûhrer » (« un peuple, un Etat, un chef »).

La nation

Dans la tradition allemande, « la nation est une entité naturelle qu’incarnent et perpétuent les membres d’une communauté ethno-culturelle définie soit par la langue, le sang, la race ou la terre de naissance[2]. L’autre tradition, ‘’française’’, développée en partie en réaction à la première, promeut une conception politico-élective de la nation, laquelle est avant tout envisagée comme un ‘’principe spirituel’’ inscrit à la fois dans le passé (conscience partagée d’un passé commun) et dans le présent (désir clairement exprimé de perpétuer le vivre-ensemble) »[3].

De fait, la conception républicaine française de la nation, héritée des Lumières, insiste – à l’inverse de la conception allemande – sur le caractère volontaire de l’adhésion des peuples et des citoyens à la nation. Ernest Renan, dans sa célèbre  conférence de 1882 à la Sorbonne « Qu’est-ce qu’une Nation ? », considère que le fondement principal de l’appartenance nationale est le désir de vivre ensemble.

Une nation est liée au peuple dans le sens où elle émerge de l’existence d’un sentiment d’appartenance commune et d’une identité partagée. Ernest Renan distinguedeux composantes du « principe spirituel » qui fonde la nation : « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis »[4]. En somme, l’individu n’est l’esclave ni de sa race, ni de sa langue, «qui ne force pas à se réunir», ni de ses intérêts ou encore de sa religion, «devenue chose individuelle». Dans cette conception républicaine, ce n’est pas l’origine ou l’ethnie qui définit la nation, mais la volonté, le désir de partager des valeurs et une histoire communs.

Pour Patrick Weil, « ce qui fait l’identité de la France, ce ne sont pas ses paysages ni sa géographie, c’est la construction par des générations de Français, d’une histoire sociale et politique commune qui donne des références particulières. (…) Une République démocratique, pour se construire, et surtout pour se projeter dans l’avenir, doit être capable de se raconter. Il faut une histoire, un récit national »[5]. Et de préciser que ce récit national n’est pas un « roman national », car « le roman, c’est de la fiction ».

Le « roman national » Pour assoir sa conception de la nation et de l’identité nationale, le RN s’appuie sur un « roman  national », qui est destiné à valoriser les héros « nationaux », mais aussi à présenter de l’histoire une version fausse qui remet en question la Révolution française, la Résistance…, bref qui présente une histoire qui est celle que raconte l’extrême droite. Le « roman national du RN et de l’extrême droite, c’est celui du Puy-du-Fou (avec ses inexactitudes historiques[6]), c’est celui des Francs contre les gallo-romains (les Francs ayant, selon cette interprétation, vaincu les gallo-romains au 5ème siècle), celui de Vercingétorix (qui a été inventé pour un autre roman national, celui de Michelet), celui de Jeanne d’Arc, celui de Napoléon abolissant l’esclavage[7], celui d’un Pétain mis au pouvoir par les socialistes[8], mais aussi celui de Pétain défenseur des Juifs français[9], la Croix de Lorraine… C’est aussi l’effacement de Robespierre[10]. Quand le RN ne met pas en scène son roman national, il n’hésite pas à se moquer des vrais héros de l’histoire. A l’instar de Jordan Bardella, ironisant à deux reprises sur Jean Moulin. D’abord le 27 juin 2024, en pleine campagne des législatives, quant aux mises en garde du premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, sur les risques d’une victoire du RN, il répond : « Ça y est : Jean Moulin est de retour ! » Puis le 25 novembre 2025, lorsque, enfariné par un lycéen à Vesoul, il lance : « Jean Moulin a fait mieux par le passé »[11]. Il existe aussi des versions locales du roman national, une sorte de « roman local ». Ainsi, à Béziers, Robert Ménard a inventé « Béziers, plus vieille ville de France » (contre la réalité historique) et valorise l’esprit de résistance des Biterrois en affirmant que les Cathares sont les victimes locales de la croisade des Albigeois en 1209 (le massacre a bien eu lieu, mais il ne s’agit pas des Cathares). Dans son programme de 2024 (le dernier), le RN annonce son intention de réécrire les manuels scolaires. On imagine déjà le contenu des nouveaux manuels d’histoire…

On peut considérer que la conception républicaine de la nation a évolué vers une « conception républicaine démocratique de la nation », avec la mise en place progressive des institutions et dispositifs qui ont permis au peuple d’exprimer son adhésion et de donner son avis : élections au suffrage universel (et vote des femmes), mise en place d’institutions démocratiques, création d’espaces publics de discussion…

L’Etat

Dans la vision républicaine française, l’État est lié à l’idée de nation. L’État est la personnification de la Nation. La Nation doit nécessairement s’incarner dans une « réalité juridique », à savoir l’État. C’est l’existence préalable d’une nation qui a permis d’édifier et de renforcer la constitution des États. D’où le concept d’Etat-nation. Cependant cette conception est contestée, notamment parce que de nombreux États ne s’appuient sur aucune base nationale, l’exemple le plus clair étant celui des Etats africains dont les frontières ont été définies par le colonisateur. Et il existe des nations sans Etat, comme les Kurdes.

Pour certains, c’est l’Etat qui a joué un rôle moteur dans la constitution de la nation et du peuple : « le ‘’peuple français’’ désigne l’ensemble des individus qui ont été liés entre eux parce qu’ils ont été placés sous la dépendance de ce pouvoir souverain, d’abord comme sujets, puis comme citoyens »[12]. Eric Hobsbawm estime que ce sont les Etats qui créent les nations ; il estime qu’en Angleterre et en France, c’est l’action centralisatrice et unificatrice du pouvoir royal qui a contribué de manière décisive à l’émergence de la nation[13].

Le RN : une vision ethnique de la Nation…

La proposition de loi constitutionnelle précise la conception qu’a le RN de la Nation : « Il n’y a en France d’autre communauté reconnue que la communauté nationale. Il en découle que le respect de la règle commune s’impose à tous et que nul individu, nul groupe ne peut se prévaloir de son origine, de sa culture, de sa langue ou de sa religion pour s’en exonérer ou en être exonéré ».

Cette affirmation permet de mieux comprendre la conception qu’a le RN de la nation.

Le RN oppose la France (les « nationaux ») et l’anti-France

En premier lieu, la référence à une « communauté nationale », la seule reconnue, suppose qu’il existe d’autres communautés ; mais alors, de quelle(s) « communauté(s) » s’agit-t-il ? S’agit-il de communautés religieuses, de communautés culturelles, de communautés d’origine, de communautés ethniques? Le RN oppose de fait une « communauté nationale » à des communautés : communautés d’origine étrangère, communautés ne partageant pas des valeurs et une histoire commune…

En deuxième lieu, qu’est-ce qui fonde la « communauté nationale » selon le RN? Est-ce qu’il s’agit d’une communauté identifiée par sa langue, par sa culture, par ses origines ? Nous avons quelques raisons de penser que le RN conçoit la « communauté nationale » comme une communauté fondée sur l’ethnie, ou au moins l’origine ; de toute évidence, le RN oppose les « nationaux », la «  vraie France » aux « non-nationaux », à « l’anti-France ».

Ainsi Marine Le Pen divise le monde entre ceux qui ont des origines dans la France et ceux qui n’en ont pas, division qui remonte à l’histoire biblique. Le clivage politique entre «mondialistes» et «nationaux», serait, dit-elle, «une version moderne de la lutte éternelle des nomades contre les sédentaires», commencée «avec le mythe de l’affrontement entre Abel, le pasteur itinérant, et Caïn, l’agriculteur »[14]. Ces origines sont bien des origines par le sang ; car, sinon pourquoi se référer au premier assassin de l’histoire ? Au demeurant, on retrouve cette conception de la nation dans les propositions du RN sur l’accès à la nationalité (fin du « droit du sol », au profit du « droit du sang ») ; on la retrouve aussi dans sa vision d’une Europe des peuples et des nations, constamment opposée à l’Union Européenne.

En troisième lieu, quelle est cette conception de l’Etat, qui serait amené à reconnaître des « communauté(s) » ? Dans la conception républicaine de la nation et de l’Etat, l’Etat n’a pas à « reconnaître », n’a pas à choisir les communautés qu’il reconnaît, fut-ce une « communauté nationale ». Dans la logique du RN, l’Etat pourrait exclure des « communautés » jugées comme non nationales, comme la communauté bretonne, la communauté juive, la communauté Rom…

Dans la tradition républicaine, l’Etat n’est en relation qu’avec des individus, des citoyens et non avec des « communautés ». Diderot et d’Alembert, dans l’Encyclopédie, définissent la Nation comme un « mot collectif dont on fait usage pour exprimer une quantité considérable de peuple, qui habite une certaine étendue de pays, renfermée dans de certaines limites, & qui obéit au même gouvernement ». Dans cette citation, « peuple » ne fait pas référence à une « communauté », mais signifie « les gens ». La loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l’Etat ne mentionne jamais de « communautés religieuses » (et n’en nomme d’ailleurs aucune),mais des « cultes » – d’ailleurs non définis[15] – et des individus, chacun étant « libre dans ses options spirituelles »[16].

Le RN développe une conception hiérarchique de la citoyenneté : les hommes étant inégaux par leur origine, les citoyens sont également inégaux (et ne bénéficient pas des mêmes droits).

En quatrième lieu, la proposition de loi constitutionnelle du RN constitue une tentative d’inscrire dans la Constitution une définition de la « communauté nationale », et donc de lui donner une base juridique. Le dernier à avoir tenté une définition officielle de la nation est Pétain, il est vrai sur des bases différentes, que l’on a pu qualifier de « communautaires »[17]. En aucun cas, dans la conception républicaine de la nation, la communauté nationale, ou toute autre communauté, ne peut recevoir une définition juridique, pour une raison très simple : un tel processus revient à nier le caractère indivisible de la nation, de la République… Rappelons que le Conseil d’Etat, dans son avis du 17 juillet 2025, a récusé le terme de « communauté » en ce qui concerne la Corse, pour des raisons qui tiennent à la conception républicaine de la nation[18]

La définition que donne le RN de la « communauté nationale », identitaire et excluante, n’est pas une question purement théorique : elle pourra servir à justifier des mesures contre « l’anti-France » : les immigrés, les étrangers, les minorités…

Une vision de la nation fondée sur l’ethnie ou l’origine, quelles qu’en soient les « variantes »

Fondamentalement le RN est contre la conception républicaine de la nation, qui repose sur l’adhésion volontaire des peuples et des citoyens, et non sur une vision ethnique ou communautaire. Voici quelques citations qui illustrent la conception du RN de la Nation, qui montrent aussi des « variantes » (les Le Pen peuvent tour à tour fonder la nation sur la proximité, l’origine, une « communauté de destin ») :

  • Jean-Marie Le Pen : « J’aime mieux mes filles que mes nièces, mes nièces que mes cousines, mes cousines que mes voisines ».
  • En 1985, l’expression « préférence nationale » sur la couverture d’un livre collectif publié par les éditions Albin Michel, sous la direction de Jean-Yves Le Gallou, est un énarque affilié à l’UDF qui a fondé, en 1974, le Club de l’horloge, et qui fera un passage au RN.
  • En 2006, « La France fut la France avant la France. Le peuple français a existé avant la Révolution, et c’est notre immémorial héritage judéo-helléno-chrétien laïcisé par le siècle des Lumières qui fonda nos valeurs républicaines »[19].
  • Marine Le Pen au congrès de Lille de mars 2018 : « Le nomadisme c’est l’inverse de nos valeurs de civilisation. Le nomadisme c’est le refus des attachements, des appartenances, des autorités. La seule autorité reconnue est celle de l’argent. (…) La transmission, vertu cardinale de nos sociétés depuis la nuit des temps, s’efface. Nous opposons à la société matérialiste des multinationales et des banquiers, la communauté de sentiment, le sentiment d’appartenance qui nous rattache au passé et nous lie au futur dans une communauté de destin. (…) A l’heure où le nouveau clivage nationaux/mondialistes se substitue au clivage droite/gauche, pas seulement en France, mais dans toute l’Europe, le moment de la grande clarification politique est venu ».
  • En 2022,le programme de Marine Le Pen pour les présidentielles : Il faut faire passer « les nôtres avant les autres ».
  • Aujourd’hui, la priorité nationale (et non plus la « préférence nationale »)est un simple « principe de bon sens », nous dit Jordan Bardella.

Une vision organique de la société

Le RN défend une vision organique de la société, c’est-à-dire « l’idée que la société fonctionne comme un être vivant et qu’il s’agit de régénérer cette  communauté unitaire, qu’elle repose sur l’ethnie, la nationalité ou la race »[20]. On est proche de la conception allemande de la nation : « C’est peut-être parce que l’histoire a toujours refusé aux Allemands l’unité nationale que le nationalisme allemand a produit ce sentiment de supériorité ethnique revendiqué comme l’essence de « l’âme allemande » »[21].

Comme le doit Nona Mayer : « Cette conception organique et communautaire de la société est inspirée par l’idée du “nativisme”, un concept anglo-saxon qui désigne l’alliance du nationalisme et de la xénophobie. Le nationalisme n’est pas forcément exclusionniste, mais la préférence nationale, elle, l’est : elle va de pair avec une conception restrictive, voire ethnique, du peuple. Pour le RN, la nationalité se transmet, non pas par le sol, mais par le sang ».

Or remarquera en outre que cette vision organique pose un sérieux problème vis-à-vis du respect de la loi : si la nation est composée des seuls « nationaux » définis sur une base ethnique ou des origines, qu’est-ce qui justifie l’obéissance à la loi de la part des non-nationaux. Les « étrangers » doivent-ils respecter la loi française ? Le RN ne cesse pourtant de fustiger les atteintes à la loi de la part des immigrés. Singulier paradoxe, qui n’étonnera pas de la part d’un mouvement qui n’est pas à une contradiction près…

Et d’ailleurs où commence et où s’arrête la frontière des « nationaux », de la « communauté nationale »? Est-ce une notion purement juridique (la nationalité) ? Est-ce une notion culturelle, s’agissant alors plus largement les Européens[22] ?A partir de combien de générations est-on un vrai Français ? S’agit-il des morts et des vivants ?

Une vision passéiste et figée de l’identité nationale, de la communauté nationale

En tout état de cause, la vision qu’a le RN de l’identité nationale, de la communauté nationale, repose sur une conception figée, passéiste, « passiviste » et défensive de la nation, comme en témoigne les déclarations de Marine Le Pen déjà citées : « La France fut la France avant la France. Le peuple français a existé avant la Révolution, et c’est notre immémorial héritage judéo-helléno-chrétien laïcisé par le siècle des Lumières qui fonda nos valeurs républicaines » ; « Nous opposons à la société matérialiste des multinationales et des banquiers, la communauté de sentiment, le sentiment d’appartenance qui nous rattache au passé et nous lie au futur dans une communauté de destin ». La nation pour le RN, c’est un héritage figé, un roman national, un certain nombre de « marqueurs identitaires »… On est aux antipodes d’une vision dynamique de la nation, qui repose sur un élargissement progressif de la démocratie et de la citoyenneté : extension du cercle des citoyens (le vote des femmes, les droits des enfants, le vote de certains étrangers aux élections municipales…), extension des pratiques collectives (collectifs intervenant dans l’espace public, réseaux sociaux…), caractère composite et évolutif de l’héritage (avec précisément une pluralité des contributions, notamment dans le domaine culturel[23]).

La communauté nationale du RN n’est pas une communauté de citoyens, une communauté vivante de citoyens réinventant en permanence la nation (le fameux plébiscite de Renan), s’enrichissant d’apports extérieurs. Elle est un ensemble de « nationaux » se définissant par leur origine, se réclament d’un héritage commun largement fantasmé, replié sur lui-même, s’opposant aux « Autres ».

… voire une Nation définie par sa culture

Sans doute pour ne pas prêter le flanc à une accusation de racisme et d’identitarisme, et pour être dans l’air du temps, le RN met en avant de plus en plus souvent l’identité culturelle de la nation française, ce qui est une autre manière, plus moderne, de fonder la nation sur l’ethnie ou l’origine.

Le 18 septembre 2016, Marine Le Pen déclare lors d’un discours aux Estivales de Fréjus : « L’utopie d’un pouvoir mondial annonce la destruction de la diversité des nations et des peuples (…). Oui au multiculturalisme au niveau de la planète, non au multiculturalisme dans un seul pays (…). Le moment est venu de remettre la France, libre, égale et souveraine , parmi les autres nations, elles-mêmes libres, égales et souveraines »[24]

Le 24 février 2017, dans le cadre de la campagne des élections présidentielles, Marine Le Pen se fait la porte-parole du multiculturalisme, ou plus précisément de l’identité culturelle de la France : « La vision politique que je défends pour mon pays est celle de la persistance d’une nation uni-culturelle c’est-à-dire une nation unie par sa culture quelle que soit l’origine de ceux qui la composent. Ce droit à sa propre culture que je réclame pour la France, ce droit que je reconnais à tous les peuples me conduit à défendre une conception multiculturelle du monde, une reconnaissance de la diversité culturelle des hommes ». Et d’évoquer la « submersion de son territoire », autre façon de nommer le grand remplacement.  Autrement dit, « chacun chez soi ! », « on est chez nous ! ».

« J’ai expliqué pourquoi, je le réaffirme, nous revendiquons les racines chrétiennes de la France. Elles sont d’ailleurs autant une référence culturelle que religieuse ».

Cette approche « culturelle » est tout à fait compatible avec la conception « organique » et « ethnique » de la nation. C’est au fond la même conception identitaire et excluante » de la nation.

Marine Le Pen a parfois défini la nation comme une « communauté de destin » (par exemple lors du Congrès de Lille du RN en 2018). L’expression « communauté de destin » apparaît d’abord en 1907 sous la plume du social-démocrate autrichien Otto Bauer qui définit la nation comme « une communauté de caractère fondée sur une communauté de culture, issue d’une communauté de destin ». C’est une approche qui souvent été reprise par les romantiques allemands défenseures de « l’âme allemande » La notion a été reprise par le Parti communiste chinois qui définit ainsi la nation chinoise, mais aussi par certains nationalistes corses[25]. Elle nous semble en fin de compte assez proche de l’approche culturelle que nous évoquions à l’instant.

Quelle que soit la version choisie, ethnique, culturelle, de l’origine ou de la proximité, aussi bien que sous la forme d’une « communauté de destin », la conception de la Nation du RN n’est pas conforme à la vision républicaine. N’oublions pas qu’elle sert de fondement au remplacement du droit du sol[26] par le droit du sang, ou le choix de l’assimilation des immigrés contre l’intégration[27].

Une vision monarchiste de l’Etat

Le président de la République se voit confier par le RN une mission de défense de l’identité de la France :« La Constitution assignera à la République la mission d’assurer la sauvegarde de l’identité de la France, de son patrimoine historique, culturel et linguistique et de ses paysages, en métropole et Outre-mer.  Le président de la République, au même titre qu’il est le garant de l’indépendance nationale, de l’intégrité du territoire et du respect des traités, sera chargé de veiller à la sauvegarde de l’identité et du patrimoine de la France ».

Dans la Constitution de la 5ème République, dans la droite ligne de la tradition républicaine, « Le Président de la République veille au respect de la Constitution. Il assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l’Etat. Il est le garant de l’indépendance nationale, de l’intégrité du territoire et du respect des traités » (article 5 de la Constitution). « Le président de la République est le chef des armées. Il préside les conseils et comités supérieurs de la Défense nationale » (article 15 de la Constitution).

Ces attributions sont des attributions fonctionnelles. Le fait que le Président de la République soit le « garant de l’indépendance nationale, de l’intégrité du territoire et du respect des traités » signifie tout simplement qu’il doit « garantir » l’indépendance nationale, l’intégrité du territoire et du respect des traités ; ce qui signifie qu’il est le représentant de la Nation et le chef de l’Etat, et le « chef des armées ».

L’article 16 illustre le caractère fonctionnel de ces attributions : « Lorsque les institutions de la République, l’indépendance de la Nation, l’intégrité de son territoire ou l’exécution de ses engagements internationaux sont menacées d’une manière grave et immédiate et que le fonctionnement régulier des pouvoirs publics constitutionnels est interrompu, le président de la République prend les mesures exigées par ces circonstances, après consultation officielle du Premier Ministre, des Présidents des assemblées ainsi que du Conseil Constitutionnel ».

Le RN dit autre chose ; le Président de la République doit être « chargé de veiller à la sauvegarde de l’identité et du patrimoine de la France ». Il devient le défenseur actif de l’identité nationale (et pas simplement le garant) et du patrimoine de la France; il dispose donc d’un lien « organique » avec le peuple français. Il s’agit d’une rupture complète avec la tradition républicaine ; nous avons affaire – dès lors que l’on rapproche ce rôle du Président de la République de sa conception ethnique de l’identité nationale – à une vision monarchiste de la République.

Nous ne disons pas que le RN va rétablir la monarchie. Nous disons seulement que le RN a une vision monarchiste de la Présidence de la République. Dans la conception monarchiste, le roi ne fait qu’un avec la Nation, avec son peuple. Citons l’abbé de Boulogne, dans son sermon de Carême du 2 février 1787, « Le roi en convoquant l’Assemblée des Notables a manifesté une bonne foi » [et] « nous fait goûter en ce moment cette vérité bien douce, que le monarque et la nation sont dignes à la fois l’un de l’autre ; un gouvernement ‘’tutélaire’’ semble ne faire plus de la nation entière qu’une grande famille dont vous êtes le père encore plus que le chef […] Eh ! qui peut calculer ces efforts d’une nation sensible qui marche après son roi ? Qui nous dira où peuvent aller le zèle et l’émulation des Français, dont l’âme est élevée par la confiance de leur maître ? C’est bien alors, sire, que leur fidélité se change en dévouement, que rien n’est impossible à leur amour, et que tous les cœurs, enchaînés à l’État par le sentiment du bonheur, ne font plus qu’un seul cœur dans le vôtre »[28].

A quand un Président de la République thaumaturge[29] ? On pourrait en sourire si le Président des Etats-Unis ne nous en avait pas donné un exemple tout récemment :

Cette vision du RN n’est pas sans rapport avec le culte du chef, qui est une constante de l’extrême droite. « Le culte du chef est un invariant de la plupart des mouvements qu’a connus l’extrême droite. […] Du boulangisme au Front national, tous les mouvements d’extrême droite ont avant tout besoin d’un leader, d’une autorité, d’un chef »[30].

Conclusion

Le RN a fourni tour à tour différentes versions de sa conception de l’identité nationale et de la « communauté nationale ». Mais une constante s’en dégage : la nation est vue comme une communauté fondée sur l’ethnie et/ou l’origine. La « communauté nationale » s’oppose à d’autres communautés, qui ne sont pas clairement définies, mais dont on peut raisonnablement supposer qu’il s’agit des immigrés (définis eux-mêmes par leurs origines), des minorités (ou au moins certaines d’entre elles). La France est opposée à l’anti-France, les « nationaux » aux « non-nationaux ».

Une telle vision est radicalement contraire à la conception républicaine de la nation et de l’identité nationale. Elle constitue le fondement même des mesures d’exclusion et d’autorité et de la remise en cause de l’Etat de droit, que propose le RN.

Le projet de loi constitutionnelle sur l’immigration, et son adoption par un référendum, sont pour le RN une sorte de « cheval de Troie » pour remettre en cause l’Etat de droit et la conception républicaine de la nation.

La suite dans l’article suivant : La proposition de loi constitutionnelle du RN sur l’immigration – Les propositions du RN pour l’immigration et le droit d’asile (3/3)


[1] https://www.cnrtl.fr/definition/peuple

[2] Johann Gottfried von Herder (1744-1803) propose une définition de la nation fondée sur le sol et une langue commune, et Johann Gottlieb Fichte (1762-1814),dans ses Discours à la nation allemande (1807), insiste sur l’idée de peuple et l’importance de la langue. Il ne faut pas oublier que cette vision est antérieure à l’unité allemande, c’est-à-dire à la constitution d’un Etat allemand. Voici ce qu’écrit E. M. Arndt, poète allemand, dans Le Rhin, fleuve allemand et non frontière allemande, en 1813 : « Qu’on ne parle plus d’Autriche et de Prusse, de Bavière et de Tyrol, de Saxe et de Westphalie mais de l’Allemagne (…). Quelle est la patrie de l’Allemagne ? Nommez-moi cette grande patrie ! Aussi loin que résonne la langue allemande, aussi loin que les chants allemands se font entendre pour louer Dieu, là doit être la patrie de l’allemand ».

[3] Thomas Landwehrlen et Raphaël Cahen, De Johann Gottfried Herder à Benedict Anderson : retour sur quelques conceptions savantes de la nation, https://id.erudit.org/iderudit/1064061ar  ; https://doi.org/10.7202/1064061ar 

[4] Par ailleurs, Ernest Renan est un partisan e l’inégalité des races. Mais il n’en fait pas un élément constitutif de la nation.

[5] Patrick Weil, De l’immigration en France, Grasset, 2026.

[6] Construit comme le récit de la résistance des Vendéens catholiques face aux révolutionnaires parisiens de la fin du XVIIIème siècle. La Révolution française est abordée comme un acte sanglant, insensé et antireligieux: vieille antienne de la droite contre-révolutionnaire.

[7] Julien Odoul, 28 mai 2026. Il affirme que Napoléon a aboli l’esclavage en 1815, alors qu’il l’,a rétable après sa première abolition en 1794.

[8] Cette affirmation fait florès sur les réseaux sociaux.

[9] Selon Eric Zemmour.

[10] Anthony Garénaux-Glinkowski, maire RN de Harnes (Pas de Calais), a fait retirer le buste de Robespierre de la salle du conseil municipal.

[11] Cité par Vincent Duclert, Tout est permis avec le RN, y compris les pires insultes contre un million de morts tutsi, Le Monde, 21 janvier 2026, https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/01/21/vincent-duclert-historien-tout-est-permis-avec-le-rn-y-compris-les-pires-insultes-contre-un-million-de-morts-tutsi_6663447_3232.html

[12] Gérard Noiriel, Une histoire populaire de la France. De la guerre de Cent Ans à nos jours, Agone, 2019.

[13] Eric Hobsbawm, L’Age des extrêmes. Le court XXe siècle, 1914-1991, Complexe-Le Monde diplomatique, Bruxelles-Paris, 1999.

[14] Discours de Marine Le Pen tenu au congrès de Lille dimanche 11 mars 2018, cité par Nicolas Lebourg : http://www.slate.fr/story/158893/marine-le-pen-front-national-cain-assassin , qui précise que ce thème figurait déjà dans le programme du RN de 1978 : «Le cultivateur ne traite pas son sol avec mépris comme le nomade, qui s’en va plus loin dès que ses troupeaux ont rongé la végétation du no-man’s-land. La propriété lui garantit le fruit des efforts déployés sur sa terre. Qui possède pignon sur rue ne grugera pas ses clients comme un vendeur à la sauvette. En fixant, la propriété précise les responsabilité, elle contrait la ruse à s’effacer derrière une nécessaire loyauté ».

[15] Les « cultes » ne seront définis qu’en 2000 par le Conseil d’Etat, qui donne alors un avis favorable à la création d’une association cultuelle par les Témoins de Jéhovah : « Une croyance, une foi en une puissance surnaturelle, une divinité, l’existence d’une communauté se réunissant pour participer à une cérémonie, également le respect de l’ordre public ».

[16] Patrick Weil, De la laïcité en France, Gallimard, Coll. Folio, 2022.

[17] Le document intitulé« La France nouvelle : principes de la communauté », censé définir les principes de la Révolution nationale et affiché dans les écoles à compter de de la fin 1941, indique : « L’État doit être indépendant et fort. Aucun groupement ne peut être toléré, qui oppose les citoyens les uns aux autres, et tend à ruiner l’autorité de l’État. Toute féodalité met en péril l’unité de la Nation. L’État se doit de la briser ». Sur le plan constitutionnel, dès le lendemain de la loi constitutionnelle qui lui accorde les pleins pouvoirs le 10 juillet 1940, Pétain, par le premier des «actes constitutionnels » se déclare chef de l’État et abroge l’article 2 de la loi du 25 février 1875, c’est-à-dire l’amendement Wallon, qui proclame la République. Dans le projet de Constitution du 30 janvier 1944, dans son article 5, « l’État reconnaît les droits des communautés spirituelles, familiales, professionnelles et territoriales au sein desquelles l’homme prend le sens de sa responsabilité sociale et trouve appui pour la défense de ses libertés ». https://www.conseil-etat.fr/avis-consultatifs/derniers-avis-rendus/au-gouvernement/avis-relatif-au-projet-de-loi-constitutionnelle-pour-une-corse-autonome-au-sein-de-la-republique. L’extrême droite a été longtemps « communutariste ».

[18] Le « projet de loi constitutionnelle pour une Corse autonome au sein de la République » précisait : « La Corse est dotée d’un statut d’autonomie au sein de la République, qui tient compte de ses intérêts propres, liés à son insularité méditerranéenne et à sa communauté historique, linguistique, culturelle, ayant développé un lien singulier à sa terre ». « S’agissant de la reconnaissance de l’existence d’une ‘’communauté’’ en Corse, le Conseil d’Etat relève que ce terme ne figure pas dans le bloc de constitutionnalité. La communauté ne fait l’objet d’aucune définition en droit positif (…). Le Conseil d’Etat estime que la reconnaissance de l’existence d’un ensemble de personnes ainsi défini ne peut trouver à s’insérer dans les grands principes universalistes qui fondent la République, tout particulièrement le principe d’égalité de tous les citoyens devant la loi sans distinction d’origine, de race ou de religion énoncé à l’article 1er de la Constitution, comme l’indivisibilité de la République et l’unicité du peuple français ou la définition de la souveraineté que donne son article 3 »

[19] Le Pen Marine, A contre-flots, Jacques Granger, 2006.

[20] Nicolas Lebourg, L’extrême droite est une vision du monde, pas un programme, https://www.lemonde.fr/politique/article/2021/10/31/l-extreme-droite-est-une-vision-du-monde-pas-un-programme_6100478_823448.html

[21] Ruf Werner Klaus, La conception de la nation en France et en Allemagne. In: Hommes et Migrations, n°1223, Janvier-février 2000, Regards croisés France-Allemagne ; l’auteur estime que cette conception allemande de la nation a évolué : « L’acceptation et le respect de la Constitution sont des préconditions nécessaires à une intégration, et elles forment la base d’une culture politique commune à tous les citoyens et citoyennes, indépendamment de leur origine et de leurs coutumes » ; doi : https://doi.org/10.3406/homig.2000.3444, https://www.persee.fr/doc/homig_1142-852x_2000_num_1223_1_3444

[22] L’extrême droite n’est pas unifiée sur ce point : pour le GRECE ou la revue Eléments, c’est la « civilisation européenne » qui est mise en avant, et donc l’identité culturelle. Certains identitaires sont au contraire de farouches nationalistes. Le RN n’a jamais été clair sur ces questions.

[23] De ce point de vue, la référence à un héritage judéo-helléno-chrétien est particulièrement réducteur.

[24] Cité par Nicolas Lebourg et Olivier Schmitt, op. cit.

[25] Le concept de « communauté de destin » est théorisé par le FLNC dans les années 1980 : est Corse tout individu qui réside en Corse et qui adhère aux valeurs corses dont l’usage de la langue, quels que soient sa couleur de peau ou son origine. Cette vision s’oppose à la vision ethniciste de certains nationalistes corses.

[26] On peut au demeurant contester le fait que les règles actuelles d’accès à la nationalité reposent exclusivement sur le droit du sol. Elles mêlent en fait droit du sol et droit du sang.

[27] Dans sa définition courante, l’intégration suppose, à côté du respect des lois de la République et de l’intégration dans la culture et les modes de vie locaux, la possibilité de conserver des pratiques culturelles du pays d’origine (contrairement à l’assimilation).

[28] Pierre Retat. Roi, peuple(s), nation à la fin de l’Ancien Régime. In : Les Mots de la nation, édité par Sylvianne Rémi-Giraud et Pierre Rétat, Presses universitaires de Lyon, 1996, https://doi.org/10.4000/books.pul.1898

[29] Marc Bloch, Les rois thaumaturges, Paris, Gallimard, 1983. Le roi de France était censé guérir par simple toucher des mains les écrouelles ou scrofules. Ce pouvoir a été revendiqué par les rois de France jusque 1825.

[30] Erwan Lecœur (dir.), Dictionnaire de l’extrême droite, Paris, Larousse, 2007.

Laurent Delmas

Laurent Delmas

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